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Jeudi 29 avril 2010

Incompréhension

Incompréhension

retail(1 partie commentaire)

 

 

 

A la veille d'une grève bien malvenue, Gérard Lavinay partage ses inquiétudes avec la presse

Le dialogue semblait pourtant bien engagé. Il y eut bien sûr la grève survenue en février, après l'annonce du plan de sauvetage. Mais celle-ci semblait plus que compréhensible, presque nécessaire, pour laisser au personnel l'occasion d'exprimer son émotion, lacher la soupape pour pouvoir ensuite entamer une concertation où les syndicats auraient une emprise suffisante sur le mouvement. En présentant son plan, Gérard Lavinay n'avait pas cherché à masquer l'ampleur des dégâts ni celle des sacrifices indispensables pour espérer entreprendre un nouveau départ. Il s'était aussi montré ouvert à la discussion, pragmatique: les mesures envisagées comptaient moins que l'objectif poursuivi. Si d'autres solutions permettaient de l'atteindre, il était tout prêt à les étudier. Et le fait est que l'homme a tenu parole, faisant jusqu'ici preuve d'une grande habileté dans la gestion du conflit, n'hésitant pas à multiplier les visites sur le terrain, aller à la rencontre des équipes des magasins concernés. Une habileté d'autant plus appréciable qu'elle avait aussi des accents de sincérité. Et il nous était revenu, depuis le terrain, que certains délégués syndicaux au sein de l'entreprise, tout en restant fermement attachés à la défense des intérêts du personnel, avaient été plutôt agréablement surpris, par l'homme comme par la méthode Lavinay.

Un premier couac survint à la veille de Pâques, avec une grève-surprise. On se disait qu'on était après tout encore dans un scénario assez classique: faire monter la pression à la veille du démarrage des négociations proprement dites. Nous fûmes ensuite assez surpris du ton de récentes communications syndicales, lorsqu'on vit le SETCa railler les visites sur le terrain de Gérard Lavinay ("Carrefour on tour"), ou comparer celui-ci à l'illusionniste David Copperfield, parce qu'il se disait prêt, moyennant conditions, à revenir sur la décision de fermer neuf des magasins initialement condamnés. Pour le syndicat, loin d'être la preuve d'une ouverture, ceci n'était qu'une preuve supplémentaire que le plan du 23 février n'était qu'un vaste bluff. Etrange attitude qui consiste à disqualifier toute preuve de bonne volonté, et même à en faire le reproche à son auteur plutôt que de la mettre à son crédit. Certes, on n'attendait pas des organisations syndicales qu'elles applaudissent chaleureusement, mais à tout prendre, un peu plus de discrétion eut été préférable à cette rhétorique martiale fort convenue, et franchement peu à même de contribuer à un climat de concertation constructive.  

La discrétion fut au contraire la ligne adoptée jusqu'ici par la direction de Carrefour. Jusqu'à l'annonce surprise d'une nouvelle grève devant toucher le réseau intégré ce vendredi 30 avril, à la veille d'un week-end du 1er mai commercialement si crucial. En quelques heures, Gérard Lavinay a alors réuni la presse ce mercredi 28 avril. Non pas pour entreprendre un bras de fer médiatique, nous avons au contraire été frappé par la très prudente mesure de ses propos. Mais pour, suivant ses termes, faire l'état des lieux, exprimer son incompréhension face à cette grève très préjudiciable à l'entreprise, et répondre point par point à certaines allégations (voir notre compte-rendu) . Au-delà même du contenu de son intervention, c'est le ton utilisé qui impressionne. Désabusé, amer ? Le mot serait trop fort, tant l'homme a des ressources et reste toujours engagé à sortir de l'impasse. Déçu, certainement, au moment où il découvre toute l'incertitude entourant plus qu'ailleurs les rapports sociaux chez Carrefour Belgium. Et plus que tout, inquiet. Les communiqués syndicaux auront beau le dépeindre, c'est presque de bonne guerre, en coupeur de têtes, en nettoyeur, en inquisiteur du grand capital, tout dans son discours de ce mercredi semblait prouver qu'il est avant tout un commerçant. Et que comme tel, il est à juste titre effrayé par l'ampleur des dégâts collatéraux. "Le plus dur, le plus compliqué, ce qui me préoccupe, c'est le temps. (...) Au-delà même du manque à gagner que représente cette grève (NDLR: estimé ensuite à 20 millions d'euros), au-delà de l'argent, le préjudice essentiel est celui qui touche nos clients, que l'on empêche de faire leurs achats à la veille d'un week-end si important. Beaucoup ne vont pas le comprendre. Il y a dans le commerce quelques règles très simples: quand vous êtes contraint de changer de magasin, si vous êtes bien accueilli et bien servi [dans le nouveau], il y a de fortes chances pour que vous y restiez. Chaque jour de grève éloigne des milliers de clients de Carrefour vers la concurrence."

Le diagnostic est bien entendu exact. Il s'est malheureusement déjà traduit dans les chiffres, en baisse de 15% depuis la mi-mars dans le parc intégré, où c'est bien la baisse de trafic qui est en cause. Alors, si on comprend effectivement assez mal l'utilité de cette grève, intervenant entre deux journées de négociations où aucun blocage définitif n'est intervenu. A qui s'adresse-t-elle réellement ? Quel est son message ? Peser sur des négociations qui viennent à peine de s'ouvrir ? Ou réfuter toutes les tentatives menées à ce jour de nouer un dialogue pour affirmer le choix d'une nouvelle stratégie, l'épreuve de force ?  Mais ce que l'on comprend encore moins, c'est le choix de la date, manifestement retenue avec soin pour son importance commerciale cruciale. Il n'est pas question pour nous de contester un droit de grève que Gérard Lavinay lui-même déclare vouloir respecter. Mais force est de constater qu'en faisant grève ce 30 avril, le réseau intégré de Carrefour pénalisera moins l'actionnaire qu'il n'hypothèquera un peu plus les chances offertes à l'enseigne de rebondir, une fois le conflit éteint. Car oui, c'est notre conviction, la concertation finira par aboutir, avec ou sans médiatrice fédérale, avant ou après le début de l'été. Il n'y a d'ailleurs pas véritablement d'autre issue offerte aux parties en présence. Mais encore faudrait-il qu'au moment du compromis, la lutte n'ait pas laissé l'entreprise exsangue, faute de clients.

CS


(2 partie compte-rendu)

Gérard Lavinay: "chaque jour qui passe est crucial"

A la veille d'une grève très pénalisante, le patron de Carrefour Belgium partage ses inquiétudes avec la presse

"Nous sommes ouverts à la discussion, nous n'avons pas de dogme. Nous avons toujours voulu, et continuons à vouloir chercher un accord, dans la concertation et le dialogue ". C'est à un exercice tout en finesse que s'est livré ce mercredi Gérard Lavinay: prendre la parole après une longue phase de discrétion, répondre aux grirefs formulés par les syndicats, s'émouvoir du mouvement de grève annoncé pour le vendredi 30 avril, tout en prenant bien garde de ne pas couper les ponts ni d'entreprendre de surenchère dans la polémique. Pour autant, il s'agissait aussi de mettre les points sur les "i", et de placer chacun devant ses responsabilités. Sans trop d'illusions, Gérard Lavinay, réitère sa demande aux syndicats de retirer leur appel à la grève générale du 30 avril. Une grève coûteuse, qui fera fuir la clientèle, et nuisible au climat de négociations à peine entamées, et qui doivent se poursuivre dès le 3 mai. Conséquence: si la grève se confirmait et était suivie de manière forte, la direction de Carrefour n'aurait d'autre choix que de demander l'intervention de la conciliatrice sociale désignée par la Ministre de l'Emploi Joëlle Milquet. Morceaux choisis d'une conférence de presse

Sur la volonté de transparence
Gérard Lavinay refuse qu'on reproche à Carrefour de ne pas avoir répondu aux questions. Depuis le 23 février, 9 conseils d'entreprises ont été tenus, 57 rencontres locales organisées sur le terrain, magasin par magasin. La Direction a répondu par écrit à 163 questions majeures soulevées par les représentants du personnel

Sur l'existence d'un plan commercial:
Il réfute le reproche fait par les syndicats de l'absence d'un véritable plan commercial. Celui-ci a bel et bien été présenté, et son déploiement a commencé. Après Lier, la formule du "petit hyper" a été appliquée avec succès à Fléron, elle démarre bientôt à Flémalle. Trois millions d'euros ont été investis à Waterloo Mont-Saint-Jean (réouverture le 5 mai), où toutes les transformations ont été conçues et développées avec les équipes locales, en écoutant la clientèle.

Sur les bénéfices
"Vous savez, on nous reproche de vouloir gagner plus d'argent, de satisfaire l'actionnaire. Carrefour, depuis son arrivée en Belgique, a toujours perdu de l'argent. Nous ne voulons pas seulement arrêter d'en perdre, mais en gagner un petit peu. Bien moins que nos compétiteurs. Bien moins que ne le prévoient les normes du Groupe Carrefour. Mais suffisemment que pour permettre aux investisseurs de prévoir les moyens nécessaires."

Sur l'étroitesse de la marge de manoeuvre
"On pense parfois qu'au début d'une négociation, on avance des chiffres, et que si l'on atteint ensuite 10% de ceux-ci, tout le monde s'y retrouve. Ce n'est pas le cas. Non, je n'ai pas triché sur les chiffres. J'ai été transparent, trop, peut-être. "

Sur certaines des mesures étudiées
"C'est vrai, l'une des mesures envisagées porte sur les sur-salaires appliqués lors des ouvertures tardives. Et oui, ceci a un impact sur la fiche de paie mensuelle, qui se chiffre environ à 7 euros net. En effet, je comprends, 7 euros, ça peut aussi compter quand on a un salaire modeste. Mais il faut pourtant garder le sens de la mesure: 7 euros, c'est 3 cafés à une terrasse, et pas le bain de sang social qu'on nous annonce à cor et à cris."
"Je suis prêt à étudier un plan de prépension à 52 ans qui soit utilisé à bon escient, pour certaines situations précises, mais je suis fermement opposé à ce qu'un tel plan s'applique à toute l'entreprise."

Sur les enjeux majeurs
"Au-delà de la grève, le plus important, c'est de relancer la machine. De redonner aux collaborateurs la fierté de travailler pour cette entreprise. C'est ça, la vraie bataille ! Et c'est pour celà que la concertation est indispensable ! (...) Chaque jour de grève représente un peu moins d'argent disponible pour la relance commerciale."


Lire aussi notre commentaire: Incompréhension

 

posté par Studio

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