Caroline Thomaes (P&G) : « Nous devons utiliser nos marques pour changer les mentalités sur l’égalité des sexes »

L’inégalité entre les hommes et les femmes reste, aujourd’hui encore, un problème grave. Procter & Gamble a décidé de le prendre à bras le corps, en organisant des programmes comme ‘Flex at work’ et en lançant des campagnes mondiales comme ‘Share the load’, pour Ariel, dont l’objectif est de sensibiliser le public au fait que femmes et hommes sont égaux et doivent être traités de manière identique. « Nous devons utiliser notre marque pour changer les mentalités. »

 

Le 8 mars est, partout dans le monde, une journée au cours de laquelle les femmes sont mises à l’honneur. Mais bien qu’elles aient obtenu le droit de vote il y a 70 ans, bien peu de choses ont réellement changé depuis. Beaucoup de femmes font encore et toujours l’objet de discriminations du simple fait qu’elles sont femmes. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur la campagne ‘Me Too’ : l’abus de pouvoir à leur endroit est présent partout et en toutes circonstances. Encore et toujours, elles doivent lutter contre ce fameux plafond de verre et prouver un peu plus que leurs collègues masculins alors que leurs salaires restent inférieurs. Tout n’est pourtant pas noir car il existe aussi des entreprises performantes sur le plan de l’égalité des sexes. Procter & Gamble est l’une d’entre elles. Nous nous sommes entretenus avec Caroline Thomaes, Benelux Country Leader & Belux Sales Director de l’entreprise. Elle est assurément l’interlocutrice idéale pour nous expliquer ce que Procter & Gamble fait concrètement pour que l’égalité hommes-femmes ne reste pas un vœu pieux en son sein.

 

Avez-vous, vous-même, été confrontée à l’inégalité entre les sexes ?

 

A mes débuts au service des ventes de Procter & Gamble, il y a un peu plus de 20 ans, j’étais la seule femme. Au cours des dix premières années de ma carrière, je n’ai rencontré aucune femme lors de mes voyages d’affaires. La situation est évidemment tout autre aujourd’hui. Elle n’est pas parfaite mais, d’une manière générale, le monde des affaires est désormais beaucoup plus ouvert aux femmes.

 

Une anecdote que je raconte fréquemment illustre assez bien ce changement. Un père et son fils sont victimes d’un accident de voiture. Le père meurt sur le coup tandis que l’enfant, blessé, est conduit à l’hôpital où le chirurgien refuse de l’opérer parce que c’est son… fils. Quand je racontais cette histoire il y a 15 ans, tout le monde semblait profondément perturbé non pas par son aspect dramatique mais par le fait que la mère était chirurgienne. Les mentalités ont heureusement évolué et plus personne ne relève qu’il s’agit d’une femme médecin. Il y a donc, en effet, un changement notable dans la problématique de l’égalité hommes-femmes.

 

Qu’est-ce qui vous a aidée à lutter contre cette inégalité ?

 

Deux éléments ont joué un rôle important. D’une part, vous ne pouvez pas faire abstraction du contexte de la grande distribution et des ventes. Le monde de la négociation y est difficile. J’ai rencontré beaucoup d’hommes durs en affaires mais j’ai toujours essayé d’aller au-delà de l’apparence pour chercher quel était le vrai problème et pouvoir m’attaquer ainsi à l’essentiel. Cela m’a beaucoup aidée car je me suis rendu compte que beaucoup de sous-entendus ou d’insinuations n’avaient rien à voir avec une attaque personnelle mais étaient un mode de fonctionnement du secteur. D’autre part, dès mon entrée en fonction, Procter & Gamble m’a donné la confiance dont j’avais besoin, ce qui m’a offert beaucoup de liberté. Je savais que j’étais soutenue et que je pouvais ‘faire mon truc’.

 

Vous parlez de confiance, mais comment Procter & Gamble essaie-t-il de renforcer l’égalité au sein de l’entreprise ?

 

Tout d’abord, il faut savoir que nous visons la parité hommes-femmes. En Belgique, nous avons atteint notre objectif, avec 51% de femmes au sein de l’entreprise. Nous pouvons donc affirmer que Procter & Gamble est pionnier en matière d’égalité des sexes. Mais nous devons  faire mieux car la parité n’est pas encore acquise partout. Au niveau international, seuls 45% des managers sont des femmes. Nous sommes donc sur la bonne voie mais ce pourcentage doit encore augmenter pour que la parité soit réelle.

 

Ceci étant, ce ne sont que des statistiques alors que ce qui compte vraiment ce sont les mentalités : tout le monde se sent-il bien dans l’entreprise ? Pour répondre à ce besoin, nous avons lancé un programme baptisé ‘Flex at work’ qui permet à nos employés de décider eux-mêmes de leurs horaires de travail. Peu importe que préfériez travailler très tôt ou très tard tant que le résultat est là. A partir du moment où vous maîtrisez votre emploi du temps, vous êtes plus détendu car vous disposez d’une nécessaire liberté. Vous désirez arriver plus tard pour déposer vos enfants à l’école ou repartir plus tôt pour les y reprendre ? Pas de problème. Par ailleurs, nous encourageons fortement nos collaborateurs à prendre des congés parentaux.

 

Vous mettez donc l’accent sur la famille ?

 

Effectivement. Procter & Gamble essaie d’initier un nouveau standard qui serait d’encourager chacun à prendre davantage de temps pour se consacrer à sa famille. L’objectif est de changer radicalement les mentalités. Cela pourrait se faire au travers de formations du personnel même si, personnellement, j’estime que ce sont les petits détails qui font la différence. Il n’est pas inutile, loin s’en faut, de rappeler à chacun que, à côté de leur famille, les femmes souhaitent aussi avoir une belle carrière professionnelle.

 

Estimez-vous que la mentalité actuelle pose problème ?

 

Absolument. Je pense qu’il existe encore trop de mythes sur l’inégalité entre hommes et femmes. Lors de notre discours au Forum économique mondial de Davos (Suisse), nous avons parlé du mythe selon lequel les femmes ne voudrait pas faire carrière. Ce n’est évidemment absolument pas le cas ! Beaucoup de gens croient aux mythes parce que subsiste au sein de notre société une image stéréotypée de la femme et parce que la parité n’est pas encore effective dans de trop nombreuses entreprises.

 

Saviez-vous que dans le top 30 des entreprises européennes de notre secteur, seules trois femmes exercent la fonction de CEO, soit à peine 10%. C’est détestable. Nous devons absolument obtenir la parité, ce qui signifie que douze femmes devraient être nommées à la direction de leur entreprise. Cela doit très certainement être possible!

 

Nous devons également battre en brèche les stéréotypes que véhiculent encore trop souvent les médias. Nous devons utiliser nos marques pour changer les mentalités. Par le passé, nous avions déjà agi très concrètement avec la campagne d’Ariel ‘Share the load’. Nous étions partis de l’idée que, en Inde, deux enfants sur trois pensaient que faire la lessive était une tâche exclusivement féminine. Mais le plus frappant – ou le plus consternant – de l’histoire, c’est que 78% des gamines indiennes en sont convaincues. J’ajoute que 81% des pères indiens pensent que leurs filles doivent apprendre les tâches ménagères. Avec cette campagne, nous avons essayé d’en finir avec cette vision réductrice du rôle de la femme. Elle a déjà été vue 50 millions de fois dans 22 pays mais le plus gratifiant est de constater qu’elle a réellement initié un changement : deux millions d’hommes indiens ont signé une pétition dans laquelle ils affirment que, désormais, ils participeront aux tâches ménagères. C’est un premier pas important pour le changement des mentalités. Nous allons également utiliser cette campagne en France.

 

Procter & Gamble entend donc vraiment faire changer les mentalités mais un tel un changement a-t-il réellement eu lieu au sein de l’entreprise elle-même ?

 

Je constate qu’il n’y a effectivement plus de différence entre les deux sexes. Avec la campagne #WeSeeEqual, Procter & Gamble veut montrer que nous sommes tous égaux, que nous sommes tous ici pour faire du business et que peu importe que vous soyez une femme ou un homme. Je pense que, dans mon travail, on me considère comme quelqu’un qui veut faire des affaires, pas spécifiquement comme une femme ou un homme. Au niveau des salaires aussi nous avons réalisé l’égalité : chez nous, les femmes perçoivent un salaire identique à celui des hommes, pour une fonction et des résultats identiques. Il y a déjà plusieurs années que c’est le cas et c’est une exigence minimale. Voilà des années aussi que Procter & Gamble soutient les ouvrières des usines dans leur lutte pour obtenir un salaire égal. Je me dois de signaler que l’égalité salariale qui est de règle chez nous, nous la devons en grande partie à notre origine américaine.

 

Nous avons abondamment parlé de l’importance de l’égalité mais Procter & Gamble organise-t-il également des actions spéciales le 8 mars, pour la  Journée internationale de la femme?

 

Nous serons présents au forum JUMP. Je vais y expliquer ce que nous faisons pour améliorer l’égalité entre les femmes et les hommes. Ceci dit, je ne pense pas que nous puissions nous contenter de parler du problème une fois par an. Pour être efficaces, nous devons travailler tous les jours au changement des mentalités.

 

Auteur: 

l.goethuysen@gondola.be
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