Réunion de famille chez Colruyt….

Le carton d’invitation lancé à la presse n’avait pas menti : c’est bien à un « entretien informel » auquel les journalistes présents ce vendredi 5 octobre à Halle ont pu participer, fidèle à l’esprit de simplicité que privilégie la maison. Deux heures mises à profit pour marquer la prise de fonction effective de Frans Colruyt dans le rôle de responsable de la branche retail du groupe. Les cousins Colruyt nous reçoivent donc en toute décontraction pour un numéro de duettistes matérialisant la nouvelle répartition des tâches : à Frans , 52 ans, le poste de Directeur Opérationnel (COO) des activités retail, à Jef, 54 ans, la présidence du Groupe, le titre de CEO et le leadership sur les autres activités.

Des révélations ? Pas vraiment : on n’en attendait pas. Y compris sur la délicate question des soupçons de cartel évoqués par l’Auditorat de la concurrence à propos de sept distributeurs belges, dans le domaine droguerie-parfumerie-hygiène. Frans et Jef Colruyt resteront laconiques, pour ne pas transgresser les instructions de leur propre service juridique, mais aussi parce qu’ils avouent ne pas être au courant de telles pratiques, et se déclarent certains que leurs acheteurs ne recourent pas aujourd’hui à celles-ci. Mais que le simple fait de se voir publiquement « préjugé » avant même que la justice n’établisse le moindre fait est désagréable.

Passons plutôt au rayon des confidences, face aux questions fusant sur les raisons et les origines de ce duumvirat, et sur l’année sabbatique prise en février 2011 par Frans Colruyt, après avoir placé la branche Spar Retail sur la voie du succès. Comme toujours chez Colruyt, les réponses viennent avec une spontanéité désarmante. Jef invoque la charge que représente la fonction dans une entreprise en pleine croissance. « J’ai 54 ans, et le compteur ne tourne pas à l’envers ». Plutôt se faire épauler. Et pourquoi pas par le cousin Frans, au moment même où celui-ci éprouvait le besoin de se ressourcer, et de prendre une longue pause professionnelle pour tâcher de comprendre ce qu’il voulait faire du reste de sa vie d’homme. Chez les Colruyt, le pur pragmatisme se marie toujours à une forme de spiritualité, et leur exposé à la presse allait encore le prouver. Toujours est-il que Frans et Jef évoquèrent le sujet un jour, à la faveur d’une promenade commune, confirme Jef : « Ceux qui me connaissent savent que je n’ai pas besoin de bavarder pendant des heures ». Restait à Frans à se déterminer, d’autant qu’il avoue que sa vocation n’a jamais été de viser le pouvoir, mais plutôt de faire ce dont il avait vraiment envie. C’est sur le chemin de Compostelle que lui vint la lumière, après deux jours de marche. Décision transmise au cousin Jef par… SMS : « Jef, j’ai pondu mon œuf… »

Mais les Colruyt ne nous avaient pas seulement convié pour le seul plaisir de la confidence. Plutôt pour témoigner de leur vision du futur de l’entreprise, ou en tout cas des valeurs sur lesquelles construire celui-ci, dans une société en plein bouleversement. « Tout est par-dessus tête », commente Jef Colruyt. « La politique, l’économie, l’église, la confiance envers les banques. Que se passera-t-il demain sur les problématiques de mobilité, sur la sécurité sociale ? Comment contribuer à offrir des réponses concrètes à ces défis ? Qu’est-ce que ceci implique pour une entreprise, sinon la nécessité de définir votre identité, vos valeurs, et d’y rester fidèle ? » Autrement dit : le retail est une activité fortement impliquée dans la vie quotidienne de sa clientèle. Impossible pour lui de tracer les contours de son avenir sans s’interroger sur les implications possibles d’évolution de la société de demain. C’est sur base de ces questions fondamentales que Colruyt entend mener sa réflexion stratégique, et poursuivre sur la voie du succès. Même si les marges de croissance sont tôt ou tard appelées à se rétrécir, comme l’envisage Frans, quand il décrit la vraie nature du défi qu’il vient de relever : « La décennie qui s’ouvre est cruciale pour le groupe. Nous serons inévitablement confrontés à un point de saturation avec nos magasins, en Belgique, d’ici 6 ou 7 ans. Et il y aura aussi un changement de génération dans l’entreprise, à mesure que nos managers de plus de 50 ans prendront leur retraite. »

Et côté concept commercial aussi, Colruyt veut se réinventer. Le groupe de travail planchant sur la future génération de magasins a été invité à partir d’une feuille blanche. Tout oser remettre en cause, sans limite. Enfin presque : « Pour autant que ça ne coûte pas trop cher, bien sûr. » Colruyt reste plus que jamais Colruyt, quel que soit le prénom…

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Gondola Magazine