«?Le pouvoir politique doit calmer le jeu !?»

Avis de tempête sur les eaux: non seulement la catégorie subit les effets de la crise, mais les distributeurs d'eau du robinet choisissent ce moment précis pour se positionner en concurrent des eaux minérales en bouteilles. En marge du dossier que nous consacrons à la catégorie, nous avons souhaité recueillir l'avis de Marc du Bois, en sa double qualité d'administrateur délégué de Spadel et de Président de la FIEB (Fédération de l’industrie des eaux et des boissons rafraîchissantes). Celui-ci ne mâche pas ses mots.

«Nous vivons aujourd'hui une crise de la demande?» commente d'emblée Marc du Bois. «?Certes, la crise économique existe, mais dans notre secteur, c'est d'abord une crise de la consommation. Et je préciserai aussitôt, chaque terme a son importance, de la consommation d'eau, minérale, plate. Les autres segments, les gazeuses ou les soft drinks, connaissent la stabilité ou même la croissance. C'est pour le secteur une situation totalement inattendue, puisqu'elle s'inscrit à l'encontre de la tendance générale qui profitait justement ces dernières années aux eaux minérales plates, et ce sur tous les marchés européens?! De nombreux facteurs y contribuaient, tels que la sensibilisation accrue à un mode de vie sain, une alimentation équilibrée, une aspiration à la naturalité… Or voici que c'est à ce moment précis qu'émerge, de la part d'un opérateur de distribution d'eau public, une communication très agressive, pour ne pas dire «border line« et développant un discours très ambigu?!?»

Quand Vivaqua met de l'eau dans le gaz.

Flash-back?: le 24 mars dernier, Vivaqua (?ex-Compagnie Intercommunale Bruxelloise des Eaux?) organisait en ses locaux une rencontre avec la presse destinée à valoriser la qualité de l'eau potable qu'elle distribue. Le texte de l'invitation exprimait bien à lui seul le discours de ce distributeur d'eau?: «?En cette période marquée par la crise économique mais aussi par la volonté d’adopter des comportements respectueux de l’environnement, boire l’eau du robinet devient plus qu’une évidence. C’est un geste naturel et bon pour la santé. L’eau de distribution doit répondre à des normes très strictes?: elle est d’ailleurs le produit le plus contrôlé de toute la chaîne alimentaire.?» Autres arguments?: l'eau du robinet serait 200 fois moins chère que les eaux embouteillées, et bien plus écologique, puisque se passant de matières plastiques et de transport. La directrice de Vivaqua, Christiane Franck, ajoute encore une perspective sociale?: «?Ce sont les personnes démunies, et en particulier les personnes immigrées qui se méfient le plus de l'eau du robinet, en raison de la mauvaise qualité de cette eau dans leur pays d'origine.?»
Ce n'est donc pas une surprise de voir le Président de la FIEB excédé par cette initiative de Vivaqua. «?Il y a toujours eu de la part de la FIEB une volonté de ne pas entreprendre de guerre entre eaux minérales et eau du robinet. Mais il est évident que si telle est l'attitude des compagnies distributrices d'eau, nous n'hésiterons pas à réagir et faire valoir nos propres arguments?! Parce qu'il y aurait certainement lieu de corriger certains éléments de leur argumentaire, sur base de faits non ambigus.?»

Des effets désastreux.

Indépendemment des aspects ‘techniques’ liés à la qualité de l'eau du robinet et des contrôles qui sont exercés, Marc du Bois resitue dans un cadre plus général la concurrence entre les deux types d'eaux, pour mieux souligner l'absurdité de cette polémique?: «?Au départ, c'est très simple. Chaque individu a besoin quotidiennement de boire 1,5?l. d'eau, quelle que soit sa forme ou sa provenance?: eau minérale ou du robinet, sous forme de café, de soft drink, de soupe, peu importe. C'est un besoin physiologique. Au même moment, chaque belge utilise par jour 110?l. d'eau courante. Alors qu'il ne consomme que 130 litres d'eau minérale par an?! La disparité de ces proportions vous donne la vraie mesure de l'enjeu?! Si demain, comme le rêve l'Intercommunale, l'eau minérale disparaissait complètement des linéaires, le volume quotidien qu'elle fournit aux usagers ne progresserait donc que de 30 centilitres?! Ce n'est donc sûrement pas de la sorte qu'elle pourra solutionner le problème auquel elle est confrontée, la diminution régulière de la consommation d'eau courante. Parce qu'entretemps, le consommateur réfléchit, adopte des comportements d'économie plus vertueux, ou s'équipe?: chasses d'eau à double débit, citernes d'eau de pluie… Et quitte à parler des problèmes des distributeurs, peut-être faudrait-il évoquer la vétusté du réseau, sujet à d'innombrables fuite?! La différence entre le volume pompé et le volume facturé est tout simplement hallucinante?!?» Une vérification à laquelle nous nous livrerons dès notre retour à la rédaction. Les chiffres officiels fournis pour l'année 2007 par Aquawal évoquent en effet, sous un intitulé très pudique («?volume non-enregistré?»), une perte de 26?%. Autrement dit, si l'on écoute bien le Président de la FIEB, avant de se poser en alternative plus écologique et plus économique à l'eau en bouteilles, les compagnies de distribution seraient peut-être bien inspirées de mettre fin à un tel gaspillage.

En attendant, cette concurrence inattendue produit des effets désastreux sur le marché de l'eau minérale plate?: au cours des mois de janvier et février 2009, ce sont près de 11 millions de litres d'eau en bouteille qui se sont évaporés?! Le déficit se fait particulièrement sentir sur certains réseaux, ainsi qu'on le constate sur le format 2?l. chez les Hard Discounters. Une perte de valeur qui touche toute la chaîne, depuis la production jusqu'aux commerçants. Et qui représente aussi pour les finances publiques un manque à gagner, que Marc du Bois estime à 2 millions d'euros de recettes fiscales, réparties entre l'Etat fédéral et les collectivités locales. «Et malheureusement, une telle situation aboutit inévitablement à des conséquences sociales.?» Autrement dit, des pertes d'emploi.

Une histoire de fous.

Comme si ces éléments ne suffisaient pas, le marché belge reste très fortement touché par l'impact de la cotisation d'emballage, encore improprement appelée ‘Ecotaxe’, et dont Fedis estime qu'elle représente pour le commerce belge un manque à gagner de 10?%, de nombreux consommateurs belges ayant choisi de s'approvisionner à bon compte au-delà des frontières toutes proches. «?C'est une véritable histoire de fous?» commente Marc du Bois. «?Comment on en arrive à créer, pour la même marque vendue des deux côtés de la frontière, un différentiel de prix de l'ordre d'1,5 euro le pack?! Si l'on fait le calcul, 25?% du prix final de l'eau, 35?% pour les limonades, c'est de la taxe, en tenant compte de toutes celles qui s'appliquent?!?» La cotisation d'emballage s'élève à 9 euros l'hectolitre, mais elle est elle-même sujette à une TVA. Le tout génère environ 300 millions d'euros par an de recettes fiscales, que l'Etat est bien content de prélever pour tenter de combler partiellement… le gouffre de la sécurité sociale?! Autant dire que l'espoir de voir cette mesure amendée est plus que mince. «?La fédération a tout tenté pour sensibiliser le monde politique. La réponse a été de lever une nouvelle cotisation d'emballage sur le verre non consigné. Nous pouvons pourtant prouver l'équivalence entre le verre one way et le verre retournable en termes de bilan écologique. C'est malheureux, mais il faut bien le constater?: en Belgique, on casse de la valeur ajoutée !?»

Sur la délicate question de la concurrence revendiquée par les compagnies distributrices d'eau du robinet, le Président de la FIEB se montre tout sauf résigné. «?à un moment donné, il faudra que le pouvoir politique calme la donne.?» Faute de quoi, le scénario d'une escalade n'est pas à exclure. L'exemple français est là pour le prouver?: entre les différentes chambres syndicales représentatives (il en existe trois distinctes, pour les eaux minérales, les eaux de source et les soft drinks) et les compagnies distributrices, on assiste à une lutte à couteaux tirés, avec des campagnes de communication frisant de part et d'autres le dérapage. «?Et cette tension va encore se manifester?» témoigne Marc du Bois, qui est à bonne source puisque propriétaire d'une eau française, Wattweiler. Notre marché peut-il faire l'économie d'une polémique aussi stérile??

Auteur: 

Christophe Sancy
Bord-Bia - FR - SIDE