Humeur : Deux mariages et un enterrement

Rien de tel que l'annonce d'un grand mariage pour alimenter les conversations. Chacun, de la midinette à l'investisseur boursier, se passionne pour la noce. Ce mariage de raison peut-il devenir un vrai mariage d'amour? Cette alliance profiterait-elle surtout aux cousins d'Amérique? Quelle sera la dot? Qui dans le ménage portera la culotte? Et sera-t-il possible d'aboutir devant notaire à un contrat équilibré, sans rompre des fiançailles autrefois déjà compromises? Nul besoin d'attendre le consentement mutuel avant d'émettre avis, opinions et hypothèses. Les uns crient à la mésalliance quand les autres se réjouissent déjà d'une union entre de beaux partis depuis toujours faits l'un pour l'autre. A les écouter, le mariage ne promettrait désormais plus, au choix, que le meilleur ou que le pire.

 

"Et toi, qu'en penses-tu?" me demandait encore hier soir un collaborateur d'une des entreprises concernée par ces tractations désormais publiques. On hésite au moment de répondre, de peur d'énoncer soit des banalités, soit de péremptoires sottises. L'événement, s'il se confirmait, serait considérable. Plus que l'avis du journaliste, il mériterait le regard de l'historien. Ne disposant ni de l'expertise ni du recul de celui-ci, je me risquerai pourtant à deux commentaires.

 

D'abord en observant qu'à force de voir une foule d'experts  pronostiquer de longue date un mouvement de concentration dans le retail européen, il ne faut pas s'étonner de le voir se vérifier. Le cas Delhaize-Ahold n'est de ce point de vue ni le seul, ni le plus surprenant des projets d'alliance en cours. Que dire par exemple du rapprochement entre Auchan, dynastie de l'hyper, et Système U, groupement associatif d'exploitants de supermarchés? Pris tel quel, cet énoncé évoque une belle complémentarité. Mais le business n'est pas qu'affaire de formats et d'arithmétique, il faut encore une compatibilité de cultures, comme le prouva voici quinze ans la délicate fusion Carrefour-Promodès . Entre la légendaire discrétion des Mulliez et le charisme médiatique de Serge Papin, il y a par exemple un contraste qui fait sourire.  Auchan et Système U en sont bien conscients, qui cherchent manifestement les contours d'une union qui laisserait à chacun sa personnalité propre. Pacsés plutôt que mariés: un couple plus convergent que fusionnel. Leur rapprochement a été déclenché par le management, dans un marché français sujet à une guerre des prix, et où Leclerc n'hésite pas à débaucher des adhérents chez Système U. La situation est différente chez Ahold et Delhaize, où ce sont des actionnaires qui sont à la manoeuvre, puisque ce sont certains parmi eux qui ont choisi de provoquer la fuite. Pour la plus grande joie de ceux qui ont vu leurs titres aussitôt bondir en bourse. Mais il ne faudrait pas pour autant disqualifier leur initiative: rien n'interdit de penser  que sa logique financière puisse aussi servir un vrai projet de déploiement commercial.

 

Voilà pour les mariages, dont on s'abstendra malgré tout de publier prématurément les bans. Et l'enterrement, me direz-vous? Rien de tragique. Juste l'impression que, quelle que soit l'issue des tractations en cours, une page semble définitivement tournée, confirmant la rupture qu'a représenté le départ de Pierre-Olivier Beckers. Parmi toutes les dynasties de commerçants belges nées de la distribution de denrées coloniales, il reste encore des représentants fermement attachés aux commandes, chez les Bourriez, les Mestdagh, les Lambrechts et bien sûr les Colruyt. Delhaize reste une marque magnifique et localement légitime, qui s'emploie aujourd'hui à revendiquer avec fierté son riche patrimoine gourmand. Mais le caractère familial du groupe semble définitivement appartenir au passé. 

Auteur: 

Christophe Sancy