Humeur: Cessons d'être Charlie, achetons-le !

Charlie

Deux coups de fils inattendus ce week-end. Le premier venait d’un proche de la rédaction, me demandant pourquoi notre site web n’affichait pas, lui aussi, le bandeau “Je suis Charlie”. “Vu que tout le monde l’a adopté, partout, cela donne à contrario l’impression d’une indifférence. On ne peut pas ne rien faire, ne rien dire.” Sans doute. Et c’est vrai aussi que nous y avions pensé dès que les “Je suis Charlie” se sont mis à fleurir sur la toile et les réseaux sociaux.

 

Et puis, rapidement, une forme de malaise nous en a empêchés. Que l’émotion et la défense de la liberté d’expression se répandent sur tous les continents, c’est bien sûr formidable.  Mais la vague a tellement gonflé que le logo spontanément développé par un graphiste bénévole n’a pas tardé à être utilisé de façon ambigüe, jetant un doute sur la sincérité réelle de la démarche. Se disait-on Charlie par émotion, par colère, par conformisme, par calcul? Le doute apparut avec le dérapage des 3 Suisses. Le VPCiste avait récemment mis en place un système de commande d’articles de merchandising où son nouveau logo se mariait à votre prénom. Vous pouviez par exemple, tout comme Coca-Cola l’a fait avec ses cannettes, commander un mug frappé de l’inscription “ je (3)suis(ses) Christophe”, un jeu de mot typographique déjà assez laborieux. Quand “Je suis Charlie” est en quelques heures devenu la réponse mondiale à l’intolérance, les 3 Suisses ont eu la fausse bonne idée de décliner leur gimmick marketing en “ je (3)suis(ses) Charlie”. Idiot, bien sûr, même si l’on est prêt à croire la marque quand elle dit que cette maladresse n’était pas mal intentionnée, et qu’elle a depuis fait marche arrière. Au moins cette connerie-là n’était-elle pas meurtrière.

 

 

Le deuxième coup de fil, c’est une journaliste d’une grande chaîne de radio francophone qui me l’a passé. Etais-je disposé à m’exprimer à l’antenne, en tant qu’expert du commerce, sur la mercantilisation déjà à l’oeuvre du fameux “Je suis Charlie”? Proposition déclinée: j’écris sur les commerçants, pas sur les charognards, j’avais moins envie d’être pédagogique que rageur. On trouve sur le web et les réseaux sociaux le meilleur et le pire. Les mobilisations citoyennes et les fatwas. La condamnation de la violence et son exhibition à destination des voyeurs.

 

Et puis, très vite, de plus en plus vite, l’opportunisme commercial le plus obscène. Les victimes ne sont pas encore enterrées que des webshops vous proposent désormais des bics “Je suis Charlie”, des sacs “Je suis Charlie”, et plus encore, des T-shirts “Je suis Charlie”. Bien sûr, toutes ces initiatives ne sont pas à ranger dans le même panier d’achat. Contrairement à d’autres, on veut bien faire confiance à Reporters sans Frontières qui déclare que le produit de la vente sera reversé à Charlie Hebdo. L’initiative n’en reste pas moins inopportune: on plonge dans le contresens. Le panneau au format A4 bricolé à l’improviste par le citoyen, d’accord. Le kit de parfait petit manifestant indigné, manufacturé et envoyé sous 24 heures contre espèces, surtout pas.

 

 

De grâce, ne faites pas de “Je suis Charlie” une marque, une griffe textile à exhiber ! Votre indignation, vous la voulez Small, Medium, Large ou Extra-Large? Il n’y aura donc pas non plus de bandeau “Je suis Charlie” sur ce site traitant de la grande distribution, un univers pour lequel les gens de l’hebdo n’avaient aucune tendresse. Il y aura juste la profonde tristesse d’avoir perdu l’immense talent de ces tendres iconoclastes. On mesure l’échelle de celui-ci en regardant les hommages rendus par leurs confrères, peinant à dépasser une symbolique généreuse, mais n’échappant pas aux clichés fades et convenus, accumulant les crayons brisés, les crayons kalachnikov, les crayons sanglants, les crayons-World Trade Center. Beaucoup de crayons et de métaphores, peu de fidélité à  la joyeuse férocité et à l’ironie des virtuoses de Charlie Hebdo.

 

Cabu, Charb, Wolinski, Honoré, Tignous, l’économiste Bernard Maris et les autres, ces esprits libres, auraient vomi la dérive mercantile recyclant la vigilance citoyenne en conformisme indigné et tarifé. Ils auraient détesté les hommages solennels et les cérémonies officielles, ils se seraient méfiés de toute forme d’unanimité cathartique. Nous sommes tous Charlie, fort bien. Mais il est déjà temps de ranger un slogan ouvrant la porte à tant de malentendus. Dès ce mercredi 14 janvier, cessons de nous identifier à Charlie-Hebdo, et achetons-le plutôt. Pas en T-shirt ni en sac de sport, en journal. Désormais rassurés sur l’attachement quasi-universel aux principes, faisons en sorte que puisse peu à peu renaître, malgré l’absence des plus belles signatures du titre, un humour subversif qui ne fasse, lui,  surtout pas l’unanimité. En le disant, notre magazine trouve enfin un lien plus légitime entre cette tragique actualité et sa vocation: dès mercredi, la liberté d’expression de Charlie se vend, comme d’habitude, en commerce.

 

Un des hommages les plus inspirés, celui de Martin Veyron.

 

Christophe Sancy

Rédacteur en chef

 

 

Auteur: 

Christophe Sancy